Tourliac : 70ème anniversaire du massacre de « Lamothe »

La Fête Nationale ensanglantée à Tourliac

Le 14 juillet 1944, la région est encore occupée par les Allemands. Malgré le danger, certains groupes de résistants décident de se rendre au monument aux Morts le plus proche de leur cantonnement pour manifester leur attachement à la Fête Nationale.
  Ce fut le cas d’un des groupes Veny. Celui de René Cassé, établi au lieu-dit « Lamothe », près de Tourliac, sur le canton de Villeréal.
Laissant le camp avec une seule sentinelle et douze personnes, la plus grande partie du maquis part à Villeréal vers 16 heures.

Aux environs de 17 heures, un voisin du camp arrive au monument aux Morts pour signaler que la sentinelle, restée près de « Lamothe », a été tuée.
Revenus au camp, les résistants découvrent 11 corps inanimés près d’un pylône.

 TOURLIAC 14 JUILLET 2014

Marie-Claude Robinson, fille de Raymonde et de Willy Robinson (photo à la une) s’adresse à l’assistance.

 Mesdames, Messieurs,

Aujourd’hui, lundi 14 juillet 2014, je m’adresse à vous au nom de la mémoire de mes parents :
– Raymonde Robinson née Rigaudie à Sainte Sabine
et
– Willy Robinson, ancien résistant du bataillon Bernard Palissy.

Mes parents se sont connus à Villeréal dans l’entreprise Pelofy où ma mère travaillait comme couturière et mon père comme comptable.

Ma mère avait été rapidement acquise à la cause de la Résistance, elle, une enfant du pays, dont les deux frères, agriculteurs, mobilisés en 1939, faits prisonniers après la défaite de 1940, étaient retenus en Allemagne.

Mon père engagé dans la légion étrangère en 1939, démobilisé fin décembre 1940, avait choisi de regagner la France, à condition de rester en zone libre, où il sera accueilli dans la famille Charniaux, au Rayet, à quelques km de Villeréal. L’arrestation de Pelofy, suivie de sa déportation, sera pour lui l’occasion de reprendre le combat et d’entrer dans la résistance.

Entre-temps, mes parents s’étaient mariés pour le meilleur et pour le pire… Le pire, pour eux, faillit se produire le 14 juillet 1944, ici à Tourliac… Si mon père revenait régulièrement à la commémoration de ce massacre, ma mère refusait d’y participer. J’ai pu comprendre quelques années avant sa mort, le pourquoi. Elle avait réussi à m’expliquer ce que, elle, avait vécu et son témoignage m’a bouleversée.

Ce 14 Juillet 1944, elle était chargée de surveiller une jeune dame arrivée au terme de sa grossesse, dans la ferme de La Brame, à environ 1 km d’ici. Ma mère avait été informée par téléphone par un résistant de Monpazier, qu’une colonne allemande se dirigeait dans leur direction. Il fallait de ce fait prévenir ceux qui gardaient les cantonnements de Tourliac et de la Brame, en leur demandant de se cacher. Ces hommes, au prétexte qu’ils n’étaient que de simples agriculteurs en train de moissonner, ne risquaient rien. Ils ne suivirent donc pas la consigne de se cacher et de se protéger…

La suite, vous la connaissez. En évoquant ce qu’elle avait entendu, les coups de feu, les cris, alors qu’elle s’était cachée tout près du drame, ma mère s’étouffait dans ses sanglots.

Ce jour-là, j’ai compris ce qu’était la violence d’un acte gratuit, propulsée par la haine et la vengeance.

Le témoignage de mon père est une synthèse de deux discours prononcés à des dates anniversaires symboliques : le 14 juillet 1994 il y a 20 ans et le 14 Juillet 2004 il y a 10 ans. Je vais reprendre des extraits de ces deux discours évoquant le drame de Tourliac.

Le 14 Juillet 1994, je cite : « Villeréal et son canton sont connus comme un haut-lieu de la résistance. Très nombreux étaient les habitants de ce canton qui ont participé et camouflé des parachutages, hébergé des réfractaires au STO, des Juifs, des résistants obligés de se soustraire aux recherches des miliciens et des nazis. Pourtant, ils savaient qu’ils risquaient la déportation ou même l’exécution, de voir leurs habitations ou leurs fermes incendiées. Le 4 Juillet 1944, alors que l’ennemi occupe encore notre région, la résistance villeréalaise avait décidé de fêter le 14 juillet en rassemblant autour du monument aux Morts les diverses unités F.F.I notamment le groupe François des Veny et le groupe France, rattachés alors au groupe Carnot, lequel allait devenir par la suite, le bataillon FTPF Bernard Palissy

Ces deux unités avaient laissé dans leurs cantonnements respectifs un petit groupe de gardes, le groupe François ici même à Tourliac et le groupe France à la Brame. »

Je poursuis avec un extrait du discours du 14 Juillet 2004 :
« J’étais en train de défiler à Villeréal quand un résistant appelé « Pinto » est venu nous prévenir : « Il y a eu une rafle à Tourliac, onze personnes sont restées sur le carreau ! »

Quand je suis allé sur place, à Tourliac, et que j’ai vu tous ces cadavres, j’ai de suite pensé à ma femme qui était à 1 km de là, à la Brame. Heureusement, les Allemands n’étaient pas passés par là… Les meurtriers faisaient partie d’une troupe allemande venant de Bergerac et qui, avant de s’enfuir plus loin, avaient décidé de punir un camp de résistants, celui de Tourliac, perdu au milieu de nulle-part, mais qui était connu pour être un lieu stratégique pour les parachutages d’armes de guérilla.

Vers 4 heures de l’après-midi, seuls restaient au camp les frères ANGELY cuisiniers du groupe, le radio Théo LANGENUS, René CASSE le chef de groupe, Jean-Louis CALVAING, Raoul CAMINADE, André SARRAZIN, Georges DUBET, la sentinelle Nathan GOLDSTEIN, et deux agriculteurs Jean VERNET et son fils Raymond (qui étaient des cousins de ma mère).

Les Allemands, conduits par quelqu’un qui connaissait bien le coin, foncèrent à toute allure pour abattre nos neuf camarades du bataillon de René Cassé et les deux agriculteurs. Nous pensons que quelqu’un nous a trahis et a profité du fait que les défenses étaient amoindries pour les abattre comme des chiens. Les Allemands n’avaient rien à gagner en faisant cela. C’était un acte gratuit, c’est notre « Oradour-sur-Glane ».

Pour mon père, cela a été le moment le plus tragique de son engagement et de ses actions au sein de la Résistance. Il rajoute : « C’est pour cette raison que je serai à Tourliac aujourd’hui pour rendre hommage aux combattants de la paix. Et je voudrais que ces événements servent d’exemple aux jeunes générations d’aujourd’hui. »

Je terminerai mon intervention dans cet hommage aux victimes du massacre de Tourliac pour dire que leur sacrifice n’aura pas été vain. 70 ans après, nous les enfants et les descendants de cette génération des combattants de la deuxième guerre mondiale, nous devons nous souvenir de cela : le respect d’autrui, l’esprit de tolérance, l’amour et le culte de la liberté, tous les grands principes du programme et des réformes du Conseil National de la Résistance, tout cela doit nous guider non seulement en France et en Europe, mais aussi dans tous les pays où ce grandes idées sont régulièrement bafouées.

Marie-Claude Dirig Robinson
Amie de l’ANACR, comité de Villeneuve-sur-Lot

Marie-Claude Robinson
Marie-Claude Robinson

 

Brigitte Moreno
Brigitte Moreno

 

M. le Maire de Tourliac
M. le Maire de Tourliac

 

La jeune génération
La jeune génération

 

4 réflexions au sujet de « Tourliac : 70ème anniversaire du massacre de « Lamothe » »

  1. En lisant le discours de Marie-Claude, je suis une fois de plus bouleversé; j’étais ce 1′ juillet dernier à Tourliac et par conséquent témoin de cet acte important pour la mémoire. Je suis, par ailleurs, président de l’association Mémoire de l’Espagne Républicaine, à Pau(64) et donc au plus près de nos préocupations communes: des passeurs de mémoire. La mémoire n’a pas de fin, il faut chaque jour raviver la flamme, les jeunes générations ont le droit de savoir pour avoir le devoir de transmettre à leur tour.

  2. Je trouve ce témoignage profondément bouleversant.
    Pour avoir un père de 91 ans engagé lui aussi à l’époque, dans la Résistance, je pense qu’il est très important de conserver précieusement les traces du vécu de ces personnes qui ont tant donné d’elles-mêmes et souvent jusqu’à leurs vies.
    Bravo et félicitations à Marie-Claude pour son implication.

  3. Merci pour ce magnifique témoignage qui me touche plus beaucoup et personnellement puisque je suis le neveu d’André SARRAZIN…

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