La Libération du Lot-et-Garonne – 1 – Agen

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La libération d’Agen

Jules Saby et les milices patriotiques dans Agen
Jules Saby et les milices patriotiques dans Agen

Dans la nuit du 15 au 16 août, alors qu’on vient d’apprendre le débarquement en Provence, les miliciens encore à #Agen sont évacués sans tapage vers l’Allemagne, en civil ou après avoir revêtu des uniformes feldgrau, pour éviter d’être massacrés. Ceux qu’on n’arrêtera pas en route seront incorporés dans la division Charlemagne. Quelques inconscients restent au pays.

Le 19 août, à 2 h du matin, Jules #Saby, ouvrier boulanger va se mettre au travail à la boulangerie Simounet, cours Victor Hugo, quand il entend quelques détonations et le bruit de camions qui passent, allant des casernes Valence et Lacuée vers la caserne #Toussaint. Ces camions sont pleins de soldats. Il comprend que les Allemands évacuent la ville. D’autres voient des lueurs d’incendie au-dessus de la caserne Toussaint où a lieu le regroupement pour le départ.
A l’aube partent les derniers camions et Saby grimpe à #Foulayronnes pour avertir ses camarades du Bataillon #Prosper. Entre 7 et 8 h il redescend avec eux, un drapeau à la main, et entre à Agen par le « Pont de Finlande » devenu aussitôt « Pont de Stalingrad ». Au même moment, ou peu après, arrivent #Vény par la route de Toulouse (après un tour dans la caserne Toussaint, ouverte et désertée), le Bataillon #Néracais et le Bataillon #Arthur par le Pont de pierre et la passerelle, les #FTP-MOI par Lacapelette, et le Groupe #François, qui installe le PC du Bataillon #Goumy à l’hôtel Jasmin.

Le commandant de la gendarmerie, un homme dans la force de l’âge, en uniforme et barrettes, vient y prendre contact avec les nouveaux maîtres d’Agen. Il s’adresse à un FFI de 19 ans qui a 2 galons à son brassard et qui le dirige aussitôt vers les chefs. Scène furtive, lourde de sens…..
La ville regarde déambuler les groupes de gars, heureux, quelques-uns en short, beaucoup avec un brassard, plus ou moins armés, chaque groupe avec son drapeau. Elle met du temps à saisir l’évènement. C’est un samedi de beau soleil. Les gens sortent de chez eux et se parlent, s’interpellent même entre inconnus ; chacun essaie de s’informer.

Pendant ce temps, Saby, son drapeau et son cortège, auxquels se joignent les autres #maquisards et de nombreux badauds, descendent le boulevard, prennent la rue Voltaire et entrent à la mairie d’où sont jetés les portraits de Pétain à la foule, qui les piétine ; l’ancien maire, le Docteur #Messines, paraît au balcon, et est applaudi. Avec le comité départemental de libération (#CDL, nouveau nom du CDR), ils vont à la prison en prenant la précaution de se faire accompagner par un avocat, Me Pierre #Pérau, et font libérer les 6 prisonniers politiques qui y sont encore.

Vers 10 h tout Agen est dans les rues ; on se persuade : ils sont partis ! Alors la liesse éclate dans un ouragan de joie. Des drapeaux apparaissent aux fenêtres. Les vitrines se vident du portrait de Pétain.
Un cortège, spontané, va de la gare à la Porte du Pin où un homme apporte un buste de #Marianne enlevé, quatre ans avant, d’une mairie. Il le juche sur le piédestal, vide de la statue de la #République.
La foule applaudit longuement et entonne la #Marseillaise… L’homme, reconnu ensuite comme un « collaborateur » qui voulait se blanchir, sera mis en prison.
La foule se porte alors vers la place de la préfecture pour se recueillir devant le monument aux morts.
Un autre cortège remonte le boulevard de la République en pourchassant des femmes nues qui ont été tondues au Gravier. Elles se dispersent au croisement des boulevards et se réfugient chez des particuliers. Episode de courte durée dont on parlera beaucoup sans qu’on sache si ce sont vraiment des Résistants qui ont tondu ces femmes et les poussent dans cet état. Ce sont les seules exactions commises dans la ville, dépourvue, pour un jour, de tout service d’ordre.

Pendant ce temps, l’Etat-major de la #Résistance s’installe, sous la présidence de #Main-Noire, à la Chambre de Commerce, n° 7 rue des Ecrevisses, et établit un premier contact avec les autres villes du département. #Goudounèche (« intendant #Auriol »), qui a récupéré un important stock de farine, fait annoncer par voiture-radio que le pain est vendu sans ticket à raison de 500 g par personne. La foule applaudit. Pendant quelques jours Agen fait un festin de pain (toujours aussi mauvais).
On trouve, à la caserne Toussaint, des centaines de photocopies grand-format de nos cartes d’Etat-major, qu’on enverra à l’Institut de Géographie de Bordeaux. Un tas d’uniformes neufs des Chantiers de Jeunesse (tenue verte et béret) est récupéré pour habiller ceux des #maquis qui en ont besoin.

Vers midi, un dernier camion d’Allemands, (retardé par une panne ?) est stoppé à une chicane à Jasmin. Après une salve de mitraillette sans effet, il réussit à se dégager et à repartir en perdant deux hommes qui tombent pendant la manœuvre ; ce sont un Allemand et un Mongol, qui échappent à la foule en entrant chez un coiffeur, que les gendarmes, alertés, viendront débarrasser.

Une nouvelle équipe rédactionnelle s’installe au #Petit-Bleu, autour des Résistants Robert #Rabal (« #Boucau ») et Yves #Lescorat. Le quotidien change de nom et paraîtra désormais sous l’intitulé « #Quarante-quatre » en devenant le journal du Comité de Libération.

Vers 15 h la voiture radio annonce que les Allemands reviennent par la route de Bordeaux : « Dispersez-vous, rentrez chez vous ». Les rues se vident, des drapeaux disparaissent.
Le groupe #Tchad est dépêché à Rouquet pour établir un barrage afin de donner le temps à des formations plus aguerries de se mettre en ordre de bataille. Pierre Saint-Germes, professeur d’Education physique au lycée Palissy, habite là. Il appelle à l’aide ses voisins qui commencent à scier des platanes. Ce n’était qu’une rumeur ; la vallée est verrouillée en aval par le bataillon #Col Dur et une compagnie du bataillon Jasmin ; les drapeaux réapparaissent et la fête reprend.
Les #scouts de différentes obédiences, réunis au château de la #Couronne, -déserté depuis la veille par les GMR -, ont formé le
« #Groupe-Bleu » qui propose d’assurer la garde des services publics et d’aider qui en a besoin.

En fin d’après-midi des volutes de fumée noire s’élèvent, au-delà du Quartier Toussaint, dans un ciel resté serein jusque-là. Un réservoir d’essence de l’entreprise Jupiter vient d’exploser. Un commando américain, #OSS, parachuté en Dordogne, a reçu mission de le détruire. Bien qu’Agen soit maintenant libéré, le commando, formé de bons militaires, fait sauter ce réservoir que les Allemands ont laissé intact.
Plusieurs témoins raconteront qu’à la tombée de la nuit, hors ville, quai Baudin et dans la prairie du pont-canal, un groupe incontrôlé aurait exécuté plusieurs personnes. On ne connaîtra jamais l’identité des fusilleurs ni celle des fusillés. Ce règlement de compte, appris le lendemain, n’émeut guère le public, persuadé que ces exécutions expéditives ne font qu’anticiper les décisions de la Justice.

Le 20 août, le CDL, présidé par le colonel #Beck, s’établit à la préfecture, y installe le préfet provisoire de la Libération F. #Duvignau (qui restera en fonction jusqu’à sa retraite), et décrète l’interdiction d’opérer aucune arrestation sans mandat.
De son côté, le colonel Main Noire craignant des tensions provoquées par des attentistes malveillants, encore mal informés mais déjà divisés entre pro et anti-communistes, précise dans un communiqué largement diffusé que l’appellation #FFI couvre toute la Résistance unie, #Corps-Francs et #FTP compris.

[Ces tensions ne se calment pas, involontairement entretenues par quelques chefs FTP qui ne veulent pas laisser s’effacer le souvenir de leur long et périlleux combat. Le Front National, qu’on avait un peu oublié dans le coude à coude des dernières semaines, installe une imposante permanence au croisement des boulevards et annonce, par affiches hâtivement imprimées, un défilé FTP, auquel la population est conviée à se joindre. On y revoit Saby – sans drapeau, un fusil en bandoulière – et le bataillon Prosper. Ce défilé, diversement apprécié, est jugé prématuré par le CDL, qui décide d’organiser lui-même un défilé FFI le dimanche suivant.]

Le 21 août, Toulouse est libérée. Le commissaire de la République Jean #Cassou, grièvement blessé la veille dans une embuscade allemande, est remplacé par #Bertaux qui fait savoir le 22 août au CDL du Lot-et-Garonne qu’il le prend sous son contrôle (on apprendra par la suite que des rumeurs de séparatisme d’un Sud-Ouest rouge inquiètent De Gaulle).
Par crainte de rancunes entre groupuscules qu’il faudrait étouffer avant qu’elles ne soient publiques, le 22 août, le CDL décide que tous les journaux autres que Quarante-quatre sont interdits.

Le 23 août, le Comité local d’Agen forme un conseil municipal avec pour maire Messines (socialiste) et pour adjoints Nancel-Pénard (communiste) et Lescorat (démocrate-chréten). L’intendant Auriol élargit à l’agglomération d’Agen la distribution libre de pain.

[Mais, le stock de farine épuisé, il faudra remettre en vigueur cartes et tickets le 11 septembre et se faire inscrire à l’avance chez un boulanger].

Le dimanche 27 août a lieu la fête de la #victoire d’autant plus éclatante qu’on vient d’apprendre la libération de Paris. Un hôte de marque arrive dans un petit avion Caudron : #Vaquer, représentant le commissaire Bertaux, ce qui établit définitivement, et aux yeux de tous, l’accord des Résistants lot-et-garonnais avec le nouveau gouvernement. Vaquer, conduit à la préfecture par le préfet Duvignau, est mis au courant des décisions prises puis participe à la fête de l’après-midi.
Sous un soleil éclatant, le défilé de la victoire, où toutes les formations combattantes sont représentées, est précédé d’une voiture où ont pris place Beck, debout, saluant la foule et le colonel #Vincent, représentant Serge Ravanel, chef régional des FFI. Viennent ensuite, conduits par Main Noire, les détachements des bataillons et quelques bataillons au complet. Ils défilent en armes, au pas (beaucoup pour la 1èrefois !), avec leurs drapeaux, leurs chefs à leur côté, frénétiquement acclamés tout au long du boulevard de la République par une foule survoltée qui se rattrape de ses années de silence.
L’ovation s’amplifie place des Laitiers, devant la tribune où ont pris place les personnalités nouvelles que le public a appris à connaître et à reconnaître depuis huit jours. Il y a pourtant parmi ces officiels un quadragénaire discret, inconnu de la foule ; c’est #Hilaire, qui est venu savourer ce triomphe. Enfin, au soleil couchant, Vaquer va au Gravier serrer la main des chefs des groupes qui viennent d’y arriver, avant de reprendre son avion pour Toulouse.

« Raconte-moi la Résistance »
Jacques MUNIER
ANACR47 – 2013

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La Résistance Lot-et-Garonnaise dans la 2ème Guerre Mondiale

Situation générale en Lot-et-Garonne au cours des années 1939-1940

Les signes de la première résistance

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Intensification de la guerre et de la Résistance – 1

Intensification de la guerre et de la Résistance – 2

Le temps des maquis – 1

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Le temps des maquis – 3 – Des coups dramatiques

Le temps des maquis – 4 – Les plans d’action

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Le temps des maquis – 6 – A la veille de Jour J

Le temps des maquis – 7 – Les Allemands reculent sur tous les fronts

La part du Lot-et-Garonne dans la bataille de France – 1 – Le Jour J

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La part du Lot-et-Garonne dans la bataille de France – 7 – Les principaux combats : Prayssas

La part du Lot-et-Garonne dans la bataille de France – 8 – Les principaux combats : Lapeyres et St-Jean-de-Thurac

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La Libération du Lot-et-Garonne – 1 – Agen

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