31 mai 2014 : Inauguration du Wagon du souvenir à la Gare de PENNE D’AGENAIS

Discours de Monsieur LAULAN
de l’Association Nationale
pour la mémoire
des ANCIENS DEPORTES D’EYSSES

prononcé lors de l’inauguration
du Wagon du souvenir

Monsieur le Préfet, Monsieur le député, Monsieur le Président du Conseil Général, Monsieur le Maire, Mesdames et Messieurs les responsables de l’ANACR et autres associations, Mesdames et Messieurs,

Au nom de l’Association Nationale pour la Mémoire des Résistants et Patriotes emprisonnés à Eysses et de son Président Jules Bloch, je tiens à remercier le comité de l’ANACR de Penne d’Agenais d’avoir installé ce Wagon du Souvenir, symbole fort de la déportation vers les camps de concentration nazis : 162000 hommes, femmes et enfants déportés du sol français dont plus de 70% ne sont jamais revenus.

    Il y a 70 ans aujourd’hui, très exactement 70 ans et un jour, que les 1200 résistants emprisonnés à la Centrale d’Eysses, d’obédiences diverses, communistes et gaullistes, ceux qui croyaient au ciel et ceux qui n’y croyaient pas, étaient livrés aux nazis par le gouvernement de Vichy.

   Trois mois et demi après l’insurrection d’Eysses du 19 février et l’exécution des 12 fusillés dans ce matin du 30 mai 1944, envahi de soleil et de chaleur, ils entamaient leur long calvaire de souffrance Et de mort pour 400 d’entre eux.
     
       Ce matin-là la violence nazie  et milicienne a envahi les dortoirs. Les détenus doivent se préparer au départ et abandonner les quelques souvenirs, livres, lettres, photos qui leur appartiennent. Mains sur la tête, deux par deux, entre les rangées de SS qui les frappent à coups de pied, de crosses ou de pieux, les détenus doivent rejoindre la cour d’honneur de la Centrale avant d’embarquer dans les camions allemands.

     Mais ils sont en nombre insuffisant. Une centaine de prisonniers doit rejoindre à pied la gare de Penne. Une marche infernale au pas de course sous les coups et les hurlements des SS.

     Écoutons le témoignage de Jean Matifas (vice-président de notre association, décédé en 2012) : « Les   S S hurlent ; ils cassent des branches aux haies qui bordent la route et frappent avec, parce que les crosses des mitraillettes sont trop courtes pour atteindre le milieu des rangs. Les sabots blessent les pieds et les chevilles, on les abandonne. Les vêtements tombent et entravent la course, les poitrines halètent et la sueur ruisselle. Sur les bords d’un chemin rocailleux qui ouvre des plaies dans la plante des pieds, les volets des fermes sont fermés, le paysage est désert, quelques silhouettes d’habitants entrevues dans une vigne sont copieusement arrosés de rafales de mitraillettes.

    C’est de nouveau la route goudronnée. Enfin un arrêt. Mais l’asphalte fond sous la chaleur et pénètre dans les plaies, il brûle les chairs à vif. Quelques camarades urinent sur place pour essayer de se refroidir, mais c’est pire, l’urine mélangée au goudron dans les piétinements, ça devient intenable. La course reprend, le camarade HUERGA s’écroule ; quelques camarades réagissent pour le relever, mais, plus rapide, le SS l’achève…Quelques kilomètres encore c’est l’arrivée à Penne et le réconfort de retrouver ses frères de lutte, la chaleur est maintenant torride. Il est environ 15 heures. Nous sommes enfournés, le terme est approprié, dans des wagons de bois et de fers, noirs de poussière de charbon, brûlants sous le soleil depuis le matin, la soif s’intensifie, le silence s’établit, troublé parfois par un gémissement, un grincement métallique, quelques échos de la gare. Enfin le convoi s’ébranle… ». A quelques trois cent mètres de cette gare de Penne, le bataillon Prosper des FTP lot-et-garonnais essaiera bien de l’arrêter. En vain

    C’est dans des wagons semblables à celui qui est aujourd’hui devant nous que partirent Jean MATIFAS, mais aussi Jacques CHANTRE, ici présent, qui doit brasser au moment où je parle mille sentiments, émotions et souvenirs, que partirent aussi Marcel CAVAILLE, le maraicher de Villeneuve et tous les nôtres, pour atteindre Compiègne après 4 jours de train, « d’arrêts et de départs », entassés dans des wagons transformés en fournaise, confrontés à l’épreuve de la soif, la plus terrible qui soit pour ceux qui l’ont vécue dans leur chair et qu’ils revivront plus tard dans le train pour Dachau . Un avant-goût de l’enfer !

    Wagon du souvenir. Contre l’oubli. Aragon dans le poème « Les roses de Noël » en l’honneur des martyrs résistants écrivait ces vers qui nous interrogent encore : « Au grand soleil oublierez-vous l’étoile/Oublierez- vous comment la nuit finit/Oublierez-vous la hache toujours prête/Les verrez-vous avec des yeux absents/Le sang versé ne peut longtemps se taire/Oublierez-vous d’où la récolte vint /Et le raisin des lèvres sur la terre/Et le goût noir qu’en a gardé le vin »

   Le souvenir n’est pas ressassement du passé, il porte témoignage. Témoignage des souffrances vécues par ces déportés, mais aussi de la solidarité qu’ils ont su concrètement mettre en œuvre pour prendre soin des maladies ou des blessés du wagon, organiser le partage de l’eau cette denrée si rare, ou placer les plus faibles devant les petites lucarnes d’aération pour les soulager de la fournaise.

    Le souvenir c’est ce qui revient à l’esprit des expériences passées, non pour s’en glorifier, mais pour en tirer des leçons d’avenir

    Aujourd’hui, alors que grandit, en France et en Europe, une idéologie dangereuse qui distille la peur de l’étranger, de celui qui est différent, se souvenir que le premier mort de la déportation des Eyssois, est un
Républicain espagnol, Angel HUERGA, mort assassiné par un SS sur la route française de Penne d’Agenais, est une leçon d’avenir.

Se souvenir que parmi ces  1200 résistants Eyssois, il y avait quelques polonais, autrichiens, allemands, belges, roumains, hollandais, italiens, espagnols, témoigne que l’Europe des consciences, des résistances, des solidarités, de la liberté, préexistait à celle des marchés.

    Les témoins directs de la Résistance et de la déportation deviennent de plus en plus rares. Il faut nous préserver de l’oubli. L’historien Jean-Paul Scot soulignait récemment : « La Seconde Guerre mondiale luttait contre les fascismes en général et le nazisme en particulier, c’est-à-dire une conception du monde anti­démocratique… Il y a une volonté très nette d’effacer le souvenir de cette lutte », et il relevait combien « les mouvements anti-européens d’extrême-droite qui se présentent devant les électeurs sont fondamentalement anti-démocratiques ».

   Souvenons-nous que la crise des années 30 a nourri le fascisme et le nazisme. Et comprenons que la crise économique et sociale actuelle, les richesses obscènes, les inégalités aggravées, la pauvreté la précarité le chômage massif, les injustices, nourrissent l’extrême-droite, le racisme l’antisémitisme et la xénophobie, dans nos villes et nos villages, en France et en Europe.    

    Dans ce travail de mémoire, l’installation de ce Wagon du Souvenir est un acte important. Nous en félicitons d’autant plus les initiateurs du projet et tous ceux qui en ont permis la réalisation, que, vous le savez sans doute, (nous l’avons déjà évoqué lors de la commémoration du 70ième anniversaire de l’insurrection d’Eysses en février dernier à Villeneuve sur Lot), notre association porte un projet de « Musée des Résistants d’Eysses » qui serait situé à l’intérieur même de la prison où ils ont souffert, lutté et espéré. Ce Serait un outil de compréhension de notre temps, un lieu de mémoire et d’histoire, d’éducation et de recherche, de culture et de création.

    Nous avons déjà rencontré les ministères concernés et le Conseil Général du Lot-et-Garonne qui nous ont assuré de tout l’intérêt qu’ils portaient à ce projet. Un comité de parrainage, présidé par Robert Badinter, ancien Garde des Sceaux, et un comité scientifique sont déjà en place.

   Sur ce vaste espace libéré de l’ancienne prison d’Eysses, on voit bien comment pourraient également trouver place, mais cela n’est pas de notre compétence directe, un musée archéologique et un espace d’art et de culture.

   Le Villeneuvois, et votre région, auraient là un bien bel outil. Nous formulons l’espoir que les pouvoirs publics, les collectivités territoriales, région, département, commune, travaillent à concrétiser cette œuvre d’intérêt général. Nous pourrions ainsi transmettre aux jeunes générations, de manière active et vivante, la mémoire de « l’esprit d’Eysses ».

   Ce musée investissant les lieux mêmes où l’histoire s’est écrite, avec le Mur des fusillés et maintenant le Wagon du Souvenir à Penne d’Agenais, permettrait la réalisation d’un original parcours de mémoire de la Résistance, pour donner à la connaître certes, mais aussi pour faire vivre et développer les valeurs que portaient les résistants d’Eysses : la solidarité, la démocratie, la justice, la volonté farouche de lutter.

 

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