Jean Barres - source ANACR47

19 août 2014, Agen, 70 ans après

Les Résistants entrent dans Agen

Aujourd’hui, 19 août 2014, nous commémorons le 70ème anniversaire de la Libération d’Agen. Celle des autres villes du lot-et-Garonne vont suivre.

Avant de relater, dans un prochain article, le détail des cérémonies agenaises, il convient de se poser la question suivante : pourquoi la #Résistance ?

Le secrétaire général de l’ANACR 47 dispose dans ses archives personnelles d’un texte rédigé par Jean #Barres, capitaine FFI, non daté mais visiblement destiné à être lu lors d’un acte officiel. Ce texte, reproduit ci-dessous à la suite de l’avant-propos de Jean Masse, répond magnifiquement à la question.

Sainte-Livrade, le 16 février 2002

Avant – propos

Entre camarades
Ce furent les mots de Jean lorsque je lui demandai la permission de le tutoyer au cours du repas qui suit la cérémonie de Saint-Jean de Thurac. Cette manifestation a lieu au mois d’août. « Entre camarades, on se tutoie. » Camaraderie, amitié… Il savait faire vivre ces mots
.
Et lorsque Willy Robinson m’a dit qu’il détenait quelques pages écrites par Jean sur la Résistance, je lui en ai demandé une photocopie que je lus quelques temps après.
J’en appréciai le texte et j’y retrouvai la grandeur et la simplicité de l’Ami que j’ai connu. Les « Amis de la Résistance » à qui j’ai fait part de ma découverte ont été enthousiastes. Ce discours qui a été écrit par Jean n’a pas été daté. Et cela paraît étonnant lorsqu’on a connu sa minutie, sa façon de classer tous les dossiers, de les dater. Ce texte avait-il besoin d’être daté ? Nous pouvons le reprendre aujourd’hui tel qu’il est, nous, Amis de la Résistance. C’est pour cela que j’ai eu le désir de le faire connaître, de le mettre à la disposition de ceux qui suivent le chemin de Jean Barres et qui disent avec lui que « La flamme de la Résistance ne s’éteindra pas » Entre camarades, et grâce à Jean Barres, on apprend à mieux connaître la Résistance. Jean, nous ferons encore un bout de chemin ensemble…

Jean MASSE

Discours rédigé par Jean Barres :

Mesdames, Messieurs,

C’est évidemment une tâche redoutable que de retracer, en quelques dizaines de minutes, ce que fut la Résistance des Français à l’occupation hitlérienne. Il ne peut s’agir, bien sûr, que de rappeler quelques grandes étapes, de dégager quelques lignes de force, de citer quelques grands noms.

QU’EST – CE QUE LA RESISTANCE ?

C’est le refus patriotique d’accepter un désastre militaire dû à la trahison plus qu’à l’infériorité des armes. Elle est d’abord la lutte contre l’occupant, toujours détesté. Mais la victoire de l’Allemagne était celle de l’hitlérisme, qui voulait imposer sa doctrine à tous les pays conquis. La résistance était avant tout la volonté de défendre et de restaurer les libertés, la dignité et les valeurs humaines.

L’ennemi, le nazisme, était la négation de la culture. A l’aspiration des hommes au bonheur, il opposait la domination par le fer et par le feu de la « race des seigneurs » ; à leur fraternité, il opposait le racisme, à la recherche démocratique des meilleurs moyens d’organiser leur société, il opposait l’assassinat, le putsch, le génocide. Aux fondements généraux du droit, le Maréchal GOERING énonçait le 3 mars 1933 : « Je n’ai pas à rendre la justice ; mon seul but est de détruire et d’exterminer, rien d’autre. »

Deux mois après la prise de pouvoir, le 25 mars 1933, HITLER ouvrait le premier camp de concentration. Le crime de masse devenait institution. L’extermination de 5 800 000 juifs, allait compléter la sinistre maxime d’Adolf Hitler : « Il n’y a de vérité ni dans le sens moral, ni dans le sens scientifique. . Et pour tenter d’imposer au monde cette furie asociale : 40 millions de morts, 35 millions de blessés.

Résister au nazisme, c’était donc aussi résister à cela.

La Résistance présenta notamment les formes suivantes : aide aux combattants alliés, chaînes d’évasion, sabotages, guérillas, diffusion de tracts et de journaux clandestins, constitution de réseaux de renseignements, d’action et d’évasion, de mouvements de résistance et de maquis…

La Résistance n’a pas été ce que des films présentent comme une série de westerns, joués par les cow-boys de l’ombre que nous aurions été, ou comme des récits d’espionnage. Elle n’eut rien de la conspiration étriquée, chère à des historiens comme M. Robert ARON et à des revues de vulgarisation, très vulgaires, qui tendent à accréditer que la Résistance fut une assez belle chose, alors que VICHY n’en était pas une tellement mauvaise, et qu’il fallait bien jouer les deux cartes pour que la France se retrouve.

La Résistance n’a pas été non plus qu’une conspiration de traqués, de persécutés, de victimes, car elle portait des coups à l’ennemi et s’acheva par une grande victoire.

La Résistance, il faut d’abord pour la comprendre, savoir qu’elle ne fut pas le fait d’une maigre élite, d’une poignée de héros dominant la foule.

Elle eut ses organisations, ses mouvements nombreux dont les noms sont connus : l’O.C.M (Organisation Civile et Militaire), Ceux de la Libération (C.D.L.L), Ceux de la résistance ( C. D. L. R ), Libération – Nord, le Front National, Combat, Libération – Sud, Francs Tireurs et Partisans Français, l’Armée secrète, France au combat, la R.I.F, l’O.R.A.

En octobre 1942, les trois grands mouvements : Combat, Franc Tireur et Libération fusionnent pour constituer les Mouvements Unis de la Résistance ( M.U.R).

Les Allemands ayant envahi la zone dite « libre », le 11 novembre 1942, un certain nombre d’organisations de résistance de zone Nord s’uniront avec les M.U.R de zone sud pour constituer le M.L.N ( Mouvement de Libération Nationale ).

Tous ces mouvements de résistance se placent sous l’autorité du Conseil National de la Résistance ( C.N.R ), auquel se joignent les syndicats et Partis Politiques clandestins, qui le 4 mai 1943 reconnaissent le Général DE GAULLE pour seul chef de la résistance française.

S’il est normal que les membres homologués de ces mouvements se voient attacher le titre de résistants ( et croyez – moi, ils sont plus d’une poignée ! ), il faut penser que dans cette armée là, aussi, comme dans toute les autres, pour un soldat qui se battait, au sens habituel du terme, pour un groupe de sabotage, pour un commando d’embuscade, il fallait dix autres « soldats sans uniformes », assurant ce qu’il est convenu d’appeler « les services ». Et ces « services » avaient encore plus de tâches que dans une armée normale. Il fallait se renseigner, se cacher, cacher les camarades, fabriquer les faux papiers d’identité, se ravitailler dans un pays souffrant de la famine ; il fallait recruter, informer, exalter, publier et distribuer journaux, tracts, papillons ; cacher des aviateurs abattus sur notre territoire, renseigner les alliés sur les mouvements des troupes allemandes ; démoraliser celles – ci par un harcèlement de plus en plus généralisé ; il fallait soigner clandestinement les blessés ( Clinique du docteur Boquet et Hôpital clandestin de Parranquet, pour notre région. Il fallait secourir les familles des fusillés, des déportés. Il fallait surtout sauver et entraîner dans la lutte les réfractaires au S.T.O.

La Résistance n’a pas non plus été une idylle. Si quelqu’un se vante d’avoir été un résistant totalement ignorant de la peur, craignez qu’il souffre d’amnésie, ou qu’il ait résisté… bien au chaud. Car le courage n’est pas l’inconscience, mais la volonté de dominer la peur de la mort.

Bien des résistants, surtout ceux du début, ont vécu comme des bêtes traquées, avec la conscience que tout pas en arrière était impossible avant la fin de la guerre. Car on entrait dans la Résistance mais on n’en sortait pas. On ne pouvait pas en sortir, on ne pouvait pas « faire pouce » à l’ennemi. Dès que l’on était Résistant, il ne s’agissait plus tellement de trouver le courage de vivre tous les jours, car un seul acte accompli signifiait que désormais la vie était en jeu à chaque seconde : la Gestapo n’était pas inactive, ni la Milice, ni la police de Pétain.

A côté du courage volontiers cité, il fallait le courage de participer à un sabotage, à une attaque, à une distribution de tracts, au transport d’armes, au collectage de renseignements. Mais il fallait aussi le courage de subir la faim, de quitter les siens, de vivre hors la loi et pour celui qui, non détecté, pouvait encore vivre légalement, de tout risquer. Cela et la mort. Ou, pire que la mort : la torture.

L’image de la résistance, ce n’est pas à Epinal qu’on peut la trouver. La résistance n’était pas une lutte en casoar et gants blancs, mais plus prosaïquement en vêtements râpés, semelles de bois, la faim au ventre ! Pour nous comprendre, il faut bien avoir en tête tous ces aspects quotidiens, désespérément quotidiens, de la Résistance, et les jours d’avant 1943 comptaient double, croyez – nous !

La Résistance encore, n’a pas été le fait de français lucides au point d’avoir écrit dans leurs têtes, dès 1940, et à l’avance, l’histoire des années qui viendraient jusqu’à la Libération.

Ce n’étaient pas des chevaliers inaccessibles au découragement, au doute. Ce n’étaient pas des stratèges, tous d’accord sur la méthode à adopter, sur l’action à mener. Il a fallu de nombreuses discussions, avant d’engager la lutte armée ! Beaucoup pensèrent encore longtemps, même à cette époque, qu’il fallait attendre le « Jour J » pour entrer en guerre aux côtés des alliés, plutôt que de systématiser la guérilla contre l’ennemi et de lui porter des coups, dont chacun, pourtant, avançait la libération de la France.

L’unité même de la résistance n’est pas venue toute seule ! Elle s’est discutée et elle s’est gagnée.

S’il est vrai que la résistance symbolise le courage, la lucidité, le désintéressement, le vrai patriotisme des Français, ce qu’il y a de sain et de fructueux dans le sentiment national, elle ne revendique pas que l’on fasse d’elle des images cocardières.

Elle s’offense de celles que l’on propose quelquefois à la Jeunesse. Elle revendique d’avoir été simple et humaine : l’un voulait sauver son pays, l’autre la liberté. L’un pensait à l’histoire de la France qu’il fallait continuer, l’autre à sa foi ou à ses convictions sociales. L’un pensait à sa famille, l’autre tout simplement à la douceur de vivre dans ce beau pays. Mais tous sans exception, avaient au fond du cœur le rêve d’une France libérée dans un monde où l’avenir ne prendrait plus le visage de la guerre.

La résistance, en fin de compte, ne fut que la traduction en actes des aspirations les plus normales des Français d’alors !

Et la Résistance fut.

L‘occupation s’appesantit. PETAIN réfugie à Vichy son gouvernement de capitulation, où pullulent généraux et amiraux battus, et qui définit lui-même assez bien sa «légitimité » en créant le poste – bouffon, s’il n’était tragique, de délégués du gouvernement Français… à Paris !

Dans cette France hébétée par le désastre et coupée en deux, Zone Nord occupée et Zone sud, abusivement libre », des bruits commencent à sourdre, sous le fracas de la propagande. Les nazis crient peut-être encore moins fort que les fascistes français, pour qui la défaite est une victoire.

Des Français se groupent à Londres, autour d’un général inconnu, nommé DE GAULLE, qui refuse l ‘armistice comme un crime. A Vichy, des parlementaires ont refusé les pleins pouvoirs à Pétain, on saura qu’ils étaient 80…

A nos yeux de Résistants qui, aujourd’hui, savent que la Résistance fut avant tout l’UNION des Français, il est émouvant qu’à l’époque une même situation ait amené les mêmes mots aux lèvres d’hommes que semblent séparer d’infranchissables fossés.

Ainsi, le général de corps d’armée Charles DELESTRAINT, catholique fervent, s’écriait devant sa division dissoute : « Si nous nous comportons en Français, avec une âme de Français, et non avec une mentalité de chiens battus ou d’esclaves… la France ressuscitera un jour… du calvaire présent.

A l’autre bout de l’horizon politique, Maurice THOREZ et Jacques DUCLOS proclamaient : « Jamais un grand peuple comme le nôtre ne sera un peuple d’esclaves. » Et le socialiste Jean LEBAS, qui ne verra pas la Libération, écrivait dans un bulletin clandestin : « Nous disons à chacun d’espérer pour qu’il redevienne l’Homme libre. »

Le 4 novembre 1940, VON STÜLPHAGEL devient le Commandant Militaire en France. Depuis 4 jours déjà, la Sorbonne s’agite, car le 30 octobre a été arrêté l’un des plus grands savants de l’époque : Paul LANGEVIN.

Quatre jours plus tard, le 8 novembre, dans le Quartier Latin cerné par des chars, des dizaines d’étudiants chantent « La Marseillaise. Le 11 novembre, c’est la célèbre manifestation des étudiants à l’Arc de Triomphe, dont le bilan ne sera jamais exactement connu, mais qui a été tout à l’honneur de l’Université.

LA PRESSE CLANDESTINE :

La Résistance au nazisme et à l’esprit de « collaboration » revêtit d’abord la forme d’une lutte de tous les instants contre la propagande de la presse asservie à l’occupant et à Vichy.

Les journaux clandestins combattirent en dépit de tous les obstacles matériels et de tous les périls, les mensonges officiels de l’intoxication totalitaire en diffusant les bulletins d’information de la B.B.C, en propageant les mots d’ordre d’action, en donnant des instructions aux réfractaires, en entretenant la confiance et l’espoir en la victoire. Mais, que de peines, de ruses, de sang aussi, pour imprimer la moindre feuille à quelques exemplaires. Ce furent donc d’abord, très modestement, des feuilles dactylographiées, des feuilles tirées à la ronéo.

Nombre de journaux clandestins, comme « Défense de la France » furent fondés par des jeunes gens, étudiants, lycéens, des garçons, mais aussi des filles en nombre important (1/3 des effectifs à Paris). Ces jeunes français venus d’horizons très divers, réagirent le plus vigoureusement dès la première heure, donnant à beaucoup de leurs aînés un bel exemple de prise de conscience et de lucidité, et surtout de courage. La somme de dévouement, de sacrifices qui furent prodigués, confond et bouleverse. Rien qu’à « Défense de la France », 20 membres ont trouvé la mort, dont 148 en déportation et 139 sont miraculeusement revenus des camps de la mort.

Mais la résistance frappe à Paris, à Lille, à Bordeaux, à Nantes, à Rouen, à Coetquidan : des officiers, des postes de garde, des restaurants, des garages sont attaqués. 221 attentats rien que dans la région parisienne en décembre 1941.

L’année se termine par une certitude : parce qu’elle refuse de se laisser détruire, la France se bat, et, se battant, elle fera mieux que se protéger : elle vaincra l’occupant.

Dès octobre 1940 la liste Otto est publiée. C’est la liste des livres interdits. Mais les « Lettres Françaises », la « Pensée Libre » continuent de paraître.

Louis Aragon devait porter au comble de la magie la musique des mots pour dire la douleur de la France abattue en 1940.

Je veux vous rappeler ces vers, comme il en est peu dans la langue française :

« S’il se pouvait un chœur de violes voilées

S’il se pouvait un chœur que rien n’aurait vieilli

Pour dire que le descort et l’amour du pays

S’il se pouvait encore une nuit étoilée

S’il se pouvait encore… »

Mais la plume écrit déjà ce chant de combat

« Entendez, Francs Tireurs de France

L’appel de nos fils enfermés

Formez vos bataillons, formez

Le carré de la délivrance

Ô ! Notre insaisissable armée ! »

Et les modestes, et les jeunes sont là aussi, comme en novembre 1940. Après le terrible hiver de 1941 – 42 qui a commencé par la destruction à la bombe de la librairie nazie « Rive Gauche », à l’angle des boulevards St Germain et St Michel à Paris, vient l’exécution en mars des élèves du lycée Buffon, des gamins de 16 ans dont la qualité d’âme s’exprime dans ces phrases de la dernière lettre qu’écrivit à ses parents Lucien LEGROS : « Je vais être fusillé à 11 heures avec mes camarades. Nous allons mourir avec le sourire aux lèvres car c’est pour le plus bel idéal. J’ai le sentiment d’avoir vécu une vie complète ».

Une vie complète… Il n’avait que 17 ans !

C’est en cet automne 1942 qu’un maître de la poésie française prend rang dans la Résistance par une œuvre éclatante : Paul ELUARD publie cette petite brochure « Poésie et Vérité 1942 ».

Voici quelques vers sur la dernière nuit d’un fusillé :

« Ce petit monde meurtrier

Est orienté vers l’innocent,

Lui ôte le pain de la bouche

Et lui donne sa main au feu ;

Lui prend sa veste et ses souliers,

Lui prend son temps et ses enfants.

Merci, minuit. Douze fusils.

Rendent la paix à l’innocent

Et c’est aux foules d’enterrer

Sa chair sanglante et son ciel noir

Et c’est aux foules de comprendre

La faiblesse des meurtriers »

Et dans ce même recueil figure ce poème que les avions alliés vont lancer par centaines de milliers sur les territoires occupés de langue française et que l’on devrait connaître par cœur dans les écoles :

« Sur mes cahiers d’écolier,

Sur mon pupitre et les arbres,

Sur le sable, sur la neige,

J’écris ton nom

Et par le pouvoir d’un mot

Je recommence ma vie

Je suis né pour te connaître

Pour te nommer

Liberté ! »

De l’intérieur s’élèvent de nouvelles voix. Jacques DEBRU – BRIDEL et le peintre Jean BRULLER qui se cache derrière le pseudonyme de Vercors ont créé « Les Editions de Minuit » qui vont publier, non plus des journaux après des tracts, mais avec une audace qui semble stupéfiante, tout simplement des livres, à commencer par « Le Silence de laMer ». Puis, ce fut une admirable moisson de chefs – d’œuvre : « La Rose et le Réséda »

( celui qui croyait au ciel et celui qui n’y croyait pas ) et « La ballade de celui qui chanta dans les supplices » d’Aragon encore. Tout le monde se rappelle : « Et s’il était à refaire, je referais ce chemin »

Et Pierre EMMANUEL qui écrit sur Châteaubriant :

« Ce sang ne sèchera jamais sur notre terre.

Et ces morts abattus resteront exposés

Nous grincerons des dents à force de nous taire.

Nous ne pleurerons pas sur ces croix renversées.

Que les printemps leur soient plus doux qu’on ne peut dire

Pleins d’oiseaux, de chansons, et d’enfants par chemins

Et comme une forêt autour d’eux qui soupire

Qu’un grand peuple à mi – voix prie en levant les mains. »

Si la résistance se bat au chant de ses poètes, l’ennemi, lui, massacre. On commence à connaître l’existence des camps de répression : Drancy, Compiègne, Le Struthof, Aurigny… On commence à savoir que l’on fusille au Mont – Valérien, à Issy les Moulineaux, à Montluc, au fort du Hâ. On commence à savoir qu’il existe en Allemagne des camps pires que ceux de France et que les plus atroces des prisons.

Mais la Résistance ne cesse de croître. Le débarquement anglo – américain en Afrique du Nord, le 8 novembre 1942, montre que le vent commence à tourner.

En 1943, la Résistance passe à un stade supérieur. On voit à la guérilla, aux attaques individuelles, aux sabotages par petits groupes, succéder des opérations en formation presque militaire.

On voit se rassembler, en montagne, en forêt, les garçons qui vont constituer les maquis. Ces « maquisards », le nom va faire fortune, vont couvrir la France de formations armées qui, avec les combattants des villes, vont former la nouvelle armée française, populaire, volontaire, digne de celle de 93.

Revenons, si vous le voulez bien, au premier stade de la résistance.

LES MOUVEMENTS :

La formation d’un mouvement

Le hasard jouait un rôle souvent décisif dans le recrutement de nouveaux membres et une seule chose importait : la sincérité du nouvel affilié et sa volonté de lutter efficacement contre l’occupant et ses complices. La plupart du temps, le néophyte ignorait l’origine du groupement auquel il apportait son concours ; les responsables locaux l’ignoraient parfois eux – mêmes et les considérations de politique intérieure passaient au second plan. Chacun avait oublié dans quel parti il avait pu militer avant – guerre. Un brassage complet des opinions de naguère était réalisé. Il semblait qu’il n’y avait plus qu’une seule ligne de partage, celle de l’opposition au nazisme et l’union des consciences autour d’un idéal de liberté, sans aucune exclusive. Toutes les questions de divergences s’aplanirent et disparurent, la volonté unique était celle de libérer le sol national et d’assurer, comme le dit le poète, « des lendemains qui chantent », pour tous et notamment pour la jeunesse.

Malgré les faux papiers, cachant leur véritable identité, des mouvements furent décapités, victimes de coups durs et surtout de certaines trahisons.

LES RESEAUX

LES MAQUIS :

L’union progresse avec l’action. Le 27 mai 1943, c’est la première réunion du Conseil National de la Résistance ( C.N.R ), composé de représentants de toutes les organisations, mouvements, syndicats et partis qui participent à la Résistance. Bien sûr, le Général DELESTRAINT est arrêté, perte terrible, il devait commander l’ensemble de l’Armée Secrète. Bien sûr, Jean MOULIN, premier président du C.N.R tombera par trahison. Mais l’ennemi n’est plus maître des événements. Il a décrété le Service du Travail obligatoire. La majorité des « requis » gagnent le maquis, et de « réfractaires » deviennent combattants.

QUEL FUT LE ROLE DE LA RESISTANCE ?

Pour qui aujourd’hui évoque cette période, le respect des faits conduit à des conclusions que l’on ne trouve guère dans les revues prétendument spécialisées, ni dans les vulgarisations écrites, filmées ou radiodiffusées.

Le 6 juin 1944, les alliés anglo – américains jettent sur les côtes de Basse Normandie 7 divisions de premier échelon contre 60 divisions allemandes. La gigantesque opération amphibie, sans précédent dans l’histoire, réussit.

Les Chefs alliés n’étaient pas absolument certains qu’il pût en être ainsi, et CHURCHILL pensait, que même dans ce cas, si Paris pouvait – être libéré à Noël, ce serait la plus grande victoire militaire de tous les temps. Or, Paris fut libéré en août.

Pourquoi ce succès, et pourquoi le bouleversement du calendrier établi ? Immobilisation de 250 divisions nazies sur le front de l’Est ? Sans doute, mais cet élément, décisif sur le plan global de la guerre, ne rendrait pas obligatoirement impossible un échec du débarquement à l’Ouest. Mais c’est là qu’intervint un élément supplémentaire aux forces en présence : « l’Insurrection Française ».

De plus, si le débarquement réussit, c’est que jamais le rapport des forces en présence ne fut aussi défavorable aux alliés que leurs chefs l’avaient craint. La raison essentielle fut le retard de l’acheminement des renforts allemands vers la Normandie.

Le maréchal MONTGOMERY évoque ainsi la marche vers la Normandie des réserves allemandes : « En raison de nos opérations aériennes et du sabotage, cette concentration mit plus d’une quinzaine avant de se terminer ».

John ERHMAN, de son côté, dit des Allemands : « qu’attaqués d’une manière constante par les airs et sans interruption par la Résistance Française leurs réactions furent difficiles et lentes ».

Le Général EISENHOWER, lui, est plus précis : « La concentration ennemie dans la zone de Normandie, pendant les six premières semaines de la campagne, s’effectuait seulement au rythme d’une demi – division par jour en moyenne… La marche de ces renforts fut rendue lente et hasardeuse par les efforts combinés des aviations alliées et des patriotes français… » il évoque la 275ième division d’infanterie qui, partie de Fougères, mit une semaine pour faire 250 kilomètres et arriva sur le front… à pied. La division Das Reich, que commandait le général LAMMERDING, mit 12 jours pour couvrir 720 kilomètres. Une colonne partie de Toulouse, composée de 50 camions, le lendemain du débarquement n’en avait plus que 6 en arrivant à Limoges. Elle avait massacré à Tulle et à Oradour, mais les maquis lui faisaient payer cher ses actes de génocide.

Et le général EISENHOVER conclut : « Voyageant dans de pareilles conditions, les renforts arrivaient en Normandie par petits paquets et étaient promptement jetés dans la bataille encore épuisés et désorganisés ». La contre – offensive allemande fut donc sabotée, par l’action de la Résistance et celle de l’aviation alliée.

Dans quelles proportions ? Selon les statistiques de la S.N.C.F, l’évolution des bombardements et sabotages se présentent ainsi : « Dès 1941, 60 bombardements par l’aviation, contre 180 déraillements et coupures de voies par les Résistants. En 1942, 168 contre 276 et en 1943, 330 contre 2009. En 1944, période incluant le trimestre décisif, 1134 coupures de voies et déraillements causés par les bombardements alliés, contre 2731 causés par la Résistance ».

Mais c’est au Général MARSCHALL que nous demanderons le témoignage suprême. Celui que le Président ROOSEVELT garda près de lui pour commander l’ensemble des armées américaines et qui fut donc le supérieur à la fois d’EISENHOWER en Europe et de Marc ARTHUR dans le Pacifique, déclara le 9 mars 1946 : « La résistance a dépassé toutes nos prévisions. C’est elle qui, en retardant l’arrivée des renforts allemands et en empêchant le regroupement des divisions ennemies à l’intérieur, a assuré le succès de nos débarquements. Sans vos troupes du maquis tout était compromis. »

Le Général EISENHOWER estimait à 15 divisions l’apport de la Résistance Française.

Ainsi, l’insurrection nationale, levant de larges couches du peuple de France autour de la Résistance, bouleversa les plans et les calendriers stratégiques, libéra seule les 3/5ièmes du territoire national et porta littéralement les forces anglo – américaines jusqu’aux frontières avec l’Allemagne.

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Ce fut donc, au bout de tant de luttes, la libération. Nous y avons dansé, pleuré, crié de joie. Et quand je dis « nous », je n’entends pas seulement : les Résistants organisés, mais aussi tous les français qui, de façon ou d’autre, ont participé à cette immense conspiration autour d’eux, puis à ce soulèvement autour de la Résistance qui fit des derniers combats une insurrection sans précédent. il restait à forcer l’ennemi chez lui ; ce fut fait le 8 mai 1945 Il restait à accueillir les rescapés des camps : il nous revinrent en avril 1945, hélas si peu nombreux et fortement ébranlés dans leur santé !

Et la France recueillit, à côté de ses trois grands alliés, la capitulation hitlérienne. Elle était l’un des quatre grands, l’un des fondateurs de l’organisation des Nations Unies ; c’est à ce titre qu’elle dispose d’un siège de membre permanent au Conseil de sécurité. La Résistance explique cette résurrection.

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Conclure ce bref survol pourrait se faire sur deux plans. La première conclusion peut se dispenser de redire ce qui fut commun aux Résistants pour n’évoquer que l’enseignement suprême de ces années atroces et exaltantes.

Permettez – moi d’emprunter à l’un des morts illustres de la Résistance, à Pierre BROSSOLETTE, cet enseignement qu’il lançait déjà au micro de la B.B.C en 1943 : « Le Socialiste ne demande pas au camarade qui tombe s’il était Croix de Feu. Dans l’argile fraternelle du terroir, d’ESTIENNES D’ORVES et PERI ne se demandaient point si l’un était royaliste et l’autre communiste. Compagnons de la même libération, le Père SAVEY ne demande pas au Lieutenant DREYFUS quel Dieu ont évoqué ses Pères. Des houles de l’Arctique à celles du désert, des ossuaires de France, aux cimetières de sable, la seule foi qu’ils confessent, c’est leur foi dans la France écartelée, mais unanime. »

Ces paroles éclairent nos efforts pour remette aujourd’hui le Résistants, ensemble, au service de leurs idéaux de justice et de liberté. Et si nous y réussissons, c’est qu ‘entre les Français qui ont vécu cela, il s’est créé, malgré tant de diversité, des liens qui font de nous, c’est évident, des privilégiés de la fraternité.

La seconde conclusion s’adresse aux jeunes.

Certains leur reprochent de répondre quelquefois : « Hitler, connais pas ». Ceux – là, qui les accusent de ne pas savoir ce qu’eux – mêmes ne leur ont pas appris, voudraient sans doute rejeter vos aînés dans un passé qui, faute de valoir enseignement pour le présent, les couperait de la vie, et condamnerait les jeunes à la légèreté, à l’indifférence. Sachez – le : les Résistants ne « marcheront » pas dans de telles campagnes, et ce n’est point par démagogie à votre égard.

Si vous êtes calomniés, nous qui pour la plupart avions votre âge en 1940, nous le fûmes davantage : c’était alors notre lâcheté, notre insouciance qui expliquaient la défaite de 1940 et non point la trahison de ceux qui avaient la charge de défendre la France contre Hitler !

Or, la jeunesse de 1940 a fait voir en 1944 que ce n’est pas à elle que le courage était étranger, alors que si les circonstances l’avaient permis, elle aurait bien aimé danser et chanter, elle aussi. Aujourd’hui, elle ne se donne pas le ridicule de mépriser la nouvelle jeunesse qui la suit. Nous savons que placée devant les mêmes circonstances, cette nouvelle jeunesse réagirait de la même façon, et si nous luttons toujours, c’est justement parce que nous ne voulons pas qu’elle ait à le faire. C’est que nous voulons lui léguer la Paix, ou plus exactement travailler avec elle à sauvegarder la Paix, si effroyablement reconquise en 1944 et 1945.

Alors s’explique notre désir de dire ce que fut vraiment la Résistance. Il ne peut s’agir pour nous de faire œuvre d’historiens ; il ne peut s’agir de quémander quelque glorification, il n’y aurait là qu’indécence. Ce qui nous guide, c’est l’adjuration de l’un des grands de la Résistance, d’un écrivain tchèque pendu par les nazis, Julius FUCIK. Dans sa dernière lettre avant de marcher à la potence, il écrivait : « Hommes, veillez ! »

Dire ce que fut le mal d’hier, dire comment le nazisme faillit submerger le monde sous « les ruines de la morale », comme disait Paul ELUARD, c’est éveiller la vigilance de ceux qui ne connurent pas cette époque. Car il est vrai que, connaître cette époque, apprend aujourd’hui à « veiller ».

Connaître la riposte victorieuse de notre peuple apprend à ne jamais désespérer, et à faire confiance aux hommes.

Telle est en fin de compte notre ambition.

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Jean BARRES

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